Acteurs de la mode : Interview de Sophie Dupuy – CEO de K-trend agency

Mannequins, stylistes, make-up artistes, …. Ils sont peut-être pour certains les premiers acteurs qui leur viennent à l’esprit quand on parle de l’industrie de la mode. Il ne faut pourtant pas oublier ceux qui ne travaillent pas forcément sous les feux des projecteurs. Dans cette série, nous allons vous présenter et vous mettre en lumière certains métiers dans l’industrie de la mode. Notre première interview et article de cette série se passe avec Sophie Dupuy, française, expatriée en Corée du sud et directrice d’un bureau de style “K-trend agency”.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un bureau de style (ou “bureau de tendances”) ?

Un bureau de style est une entreprise spécialisée dans l’analyse, et l’anticipation des tendances. Il se charge donc d’être constamment en avance, observer et décortiquer ce qui se passe lors des défilés, dans la rue, sur les réseaux sociaux etc. Ils créent parfois des cahiers de tendances où ils classent différents style à venir. Chaque style (pour la mode) contient un type de femme, des matières, imprimés et couleurs, ainsi que les différents coupes possibles pour certaines pièces et une ou plusieurs silhouettes “phares”. Ces cahiers peuvent couvrir des tendances allant de un, deux, voir dix ans dans le futur, et sont vendus à des professionnel.le.s.
Le bureau de style peut aussi de choisir de collaborer avec une marque ou entreprise et établir avec eux, leurs plans de collections suivant les tendances.

Après cette petite interlude informative, nous rentrons dans le vif du sujet avec notre interview avec Sophie. Il y a des termes marketing/mode dans les réponses, vous trouverez donc, pour ceux qui n’y sont pas habitué.e.s, un petit lexique à la fin ! 🙂

sophie dupuy
Sophie Dupuy, CEO de K-Trend

Pouvez-vous nous donnez un bref résumé de votre parcours ?
Après 15 ans passées dans la mode, notamment à la direction artistique de marques de prêt-à-porter, j’étais de plus en plus fascinée par l’effervescence créative asiatique, à Séoul en particulier où je multipliais les déplacements.

Pourquoi avoir choisi la Corée du Sud pour y travailler ? Ou pour y vivre ?
Séoul est une bonne synthèse entre le Japon – pour son audace créative et sa maîtrise du branding* – et la Chine – pour son sens du commerce et de la copie. Ce mix fait de la Corée un marché particulièrement inspirant!
Quand l’opportunité de m’installer ici s’est présentée, j’ai sauté sur l’occasion et créé mon bureau de style, K-Trend.


Pouvez-vous nous présenter “K-trend Agency” ? Quels sont vos tâches et responsabilités ?
K-Trend est un bureau de style qui réalise des prestations sur-mesure pour des clients, français essentiellement. Ma démarche est d’enrichir l’inspiration des marques  par un benchmark* greffé à la créativité coréenne, tout en respectant leur ADN.

Comment se passe un projet ?
C’est très variable car l’enjeu pour moi est d’intégrer leur process avec flexibilité, pour que mon apport soit le plus efficace possible. Donc je m’adapte: cela va de la veille de trends reports* à des shoppings personnalisés, en passant par du travail de plateformes identitaires (travail sur l’identité de la marque).

Comment trouvez-vous l’inspiration
? Est-ce que vous devez observer ce qui se passe sur le net et/ou dans la rue sous un autre angle ?
C’est une veille permanente, car tous les domaines se nourrissent: les passerelles entre secteurs sont très fortes! Je couvre bien sûr la fashion week, mais ce qui m’inspire le plus ici est la tendance de la rue, et je reste en permanence à l’affût de tous les nouveaux lieux (concept stores, restaurants, expos…).

Pour quel genre d’entreprise travaillez-vous ?
Mes clients sont essentiellement dans les secteurs de la mode femme, enfant et la beauté: tous ces secteurs sont ici particulièrement dynamiques!

Que pensez-vous de la relation actuelle entre la France et la Corée du Sud ? Est-ce que celle-ci influence votre travail au quotidien ?
Ce n’est paradoxalement pas un sujet dont on parle beaucoup ici. Il n’y a pas d’impact direct sur mon travail, si ce n’est pour les Coréens une urgence à innover, qui est un des moteurs de leur incroyable développement économique, et qui reste aujourd’hui source de créativité.

Au fil des années, la Corée est devenue l’un des berceaux des tendances du Sud de l’Asie. Pensez-vous que c’est toujours le cas et dans quel mesure ce phénomène évolue ?
Plus que jamais! La génération des trentenaires actuels est la première qui a grandie avec un sentiment de liberté économique, ce qui a débridé son audace créative, et ce qui fait de Séoul aujourd’hui le laboratoire le plus pointu du continent asiatique! À mon sens ce n’est que le début: après une phase de réinterprétation des tendances occidentales, la Corée est en train de se réapproprier sa propre histoire, ce qui pourrait rendre la K-Pop beaucoup plus dense culturellement. C’est vraiment un marché à suivre de près…

Chez Tendance K, on est très curieuse vis-à-vis des micro tendances du pays. Avez-vous des prévisions pour les prochains mois, voir années ?
Vaste sujet! La constante à Seoul est un travail de R&D* sur les volumes, ce qui donne en ce moment des jeux de disproportion très contrastés: la silhouette est comme noyée dans des volumes oversize.
En terme de dégaine, le porté bandoulière est un incontournable.
Et en beauté, une tendance qui m’amuse beaucoup est l’appareil dentaire qui s’impose!


Lexique
Branding : Gestion de l’image de la marque de l’entreprise.
Benchmark : Le benchmark est l’observation l’analyse des pratiques marketing utilisées et des performances atteintes par d’autres entreprises concurrentes.
Trends reports : Comptes-rendus des tendances, généralement par saisons.

Identité visuelle et flagship : Une approche à la coréenne

Contrairement à chez nous, les Coréens ne lésinent pas sur les moyens quand il s’agit de marketing visuel. Et cela va du packaging jusqu’au magasin en lui-même. Alors oui “chez nous”, cela se fait aussi : Yve Rocher avec ses tons claires et ses touches de vert pour le côté “naturel”,  Lush qui joue sur le côté “artisanal” avec ses étagères en bois brut, ou encore  Sephora, qui opte pour une combinaison de noir et de blanc rappelant les codes du luxes. Mais les enseignes coréennes comme Etude House, Innisfree, Stylenanda, Chuu (entre autres) ont mis la barre très haut : On reconnaît l’identité d’une marque dès que l’on est devant la façade des magasins.

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L’exemple le plus parlant serait les magasins physiques d’Etude House. Ils ont tous une façade similaire : Bâtiment blanc aux allures de maison de poupées, faux toit tuilé rose. Le décor à l’intérieur est aussi dans cette thématique du mignon rose. Tout est fait pour sentir que l’on est rentré dans un monde rappelant celui des magical girls, les packaging sont extrêmement mignon et le rose est omniprésent.

Etude House

Innisfree se la joue plus “nature” comme Yves Rocher. Beaucoup de bois clair, meubles blancs, lumière tamisée et quelques touches de vert surtout présentes sur les produits et parfois sur un pan de mur recouvert de fausses végétations.

Innisfree
Les packaging de Innisfree, bien qu’ils soient sobres, donnent l’impression d’être plus « travaillés » que ce que l’on peut retrouver chez par exemple Yves Rocher. Leurs produits ont une certaine unité, et sont mis en scène avec un arrière plan esthétique et « zen ». Si il y a des motifs ou images qui doivent s’illustrer, ils sont toujours minimalistes, dans un même camaïeu de couleurs et donnent une impression de qualité, là où Yves Rocher a parfois l’image de packaging “cheap”, alors que tous deux ont la même gamme de prix.

Innisfree
Produits Innisfree
Yves rocher
Produits Yves Rocher

Nous arrivons à un tout autre niveau avec les magasins “flagship”.


Mais tout d’abord, qu’est-ce qu’un magasin “flagship” ?

C’est un magasin dit “principal” de la marque, où celle-ci transparaît le mieux au travers de concepts bien rôdés.

Pour exemple, le magasin flagship de Stylenanda et 3CE à Myeongdong, où l’on peut retrouver leur magasin sous forme d’un hôtel. Chaque étage est dédié à un service ou une pièce que l’on peut retrouver dans ce genre d’établissement et est décoré comme tel avec parfois une catégorie de vêtement spécifique correspondant à l’étage.

LOBBY flagship
Le premier étage fait référence au hall d’accueil et dispose en son centre et à l’arrière de produits de beautés 3CE (La marque maquillage de Stylenanda). Vous pouvez même acheter de fausses clés de chambres d’hôtel. Ici pas de vêtements, juste un avant-goût des cosmétiques.

SPA flagship
Le deuxième étage dispose d’un balcon donnant sur le rez-de-chaussée. Il est modelé à l’image d’un “Spa” (enfin, c’est ce qui est écrit sur le plan des étages) avec sa baignoire au fond de la salle, et des lavabos en marbre blancs avec leurs miroirs dorés au centre rappelant une salle de maquillage de luxe.  Cette pièce contient des produits de beauté 3CE en plus larges quantités que l’étage précédent.

Rooms flagship
Le troisième étage étant les chambres, vous retrouverez des habits sur cintres le long des murs. Des chaussures sont disposés sur une étagère au fond de la salle, juste à côté d’un fauteuil vert émeraude où vous pouvez vous asseoir pour les essayer.

Laundry flagship
Le quatrième est la blanchisserie. Ici, des tambours de machine à laver sont remplis d’habits et tournent. Les chapeaux et accessoires sont abondants dans cette section.

POOL FLAGSHIP copie
Le dernier étage est à l’image d’un penthouse de luxe. Des chaises et tables sont disposées dans le décor d’une piscine. Ici la catégorie de vêtement exposés sont des maillots de bains principalement, avec les accessoires qui vont avec : Chapeaux, lunettes de soleils, sandales. Au fond vous pourrez déguster certaines spécialités tendances du moment (le truc pour vous la péter sur Instagram). 
Le toit dispose d’une large terrasse. Entourée de plantes vertes, celle-ci est remplie de grands coussins/poufs pour pouvoir s’allonger et se relaxer d’avoir traversé les 5 étages de cet hôtel/magasin.

Ce flagship est un exemple parfait qui illustre l’approche culturelle coréenne pour ce genre de consommation, face à la Belgique/France.
Les consommateurs coréens portent souvent beaucoup plus attention à l’établissement qui contiendra leurs produits. Des cadres à thématiques divers, temporaires (comme c’est le cas avec le Flagship Pink Hotel de Myeongdong) sont utilisées à la promotion de leur produits, ou permanent, comme la façade des Etude House.

Il faut aussi noter que chez nous, nous misons beaucoup sur le minimalisme qui est très en vogue. Et quand on vous dit minimalisme, on parle de cela littéralement; du blanc, du noir, un peu de métallique, des meubles carrés et propres.
En Corée du Sud, il y a beaucoup plus de genres qui sont simultanément à la mode, sans forcément tomber dans le mauvais goût. Le minimalisme à la scandinave peut rencontrer le mignon/rose, et côtoyer tout aussi un autre genre plus urbain/street : des styles que l’on ne trouve que très rarement en Belgique et en France pour l’identité visuelle d’un magasin; peut-être une ou deux boutiques indépendantes, mais pas à une aussi grande échelle qu’en Corée du Sud. Et c’est bien dommage, car cela est toujours sympa d’avoir un énorme faux hôtel rose en pleine Rue Neuve à Bruxelles …

Ecrit par : Lena